Publié le 23/07/2015 (Modifié le 24/07/2015)

#Société #France

Le tourisme noir, un voyage dans les heures les plus sombres de l'humanité

Le dark tourism est un type de tourisme qui consiste à se rendre pendant ses vacances dans des lieux associés à des événements tragiques. Les motivations des visiteurs sont multiples, et l'expression relativement péjorative de tourisme noir est donc à utiliser avec mesure.

Visiter Pompéi peut-il être considéré comme du dark tourism ? Le site archéologique est aujourd'hui synonyme de découverte historique et culturelle, si bien que la tragédie pendant laquelle des centaines de personnes ont soudainement trouvé la mort revêt moins d?importance à nos yeux de contemporains. Les catastrophes plus éloignées dans le passé semblent profiter d'une sorte de prescription, mais qu'en est-il des plus récentes ?

Il est toujours difficile de connaître les motivations de chacun, et plus difficile encore de juger ce qui est moralement acceptable. Aller voir un camp de concentration est parfois envisagé comme une forme de tourisme noir, mais attention toutefois à ne pas confondre cette forme de voyage avec une visite mémorielle : les descendants des personnes détenues dans ces camps de la mort ne seront pas accusés de faire preuve de curiosité mal placée, pas plus qu'une sortie scolaire à Auschwitz ne fera des collégiens impliqués des "dark tourists". En revanche, des questions d'éthique commencent à être posées lorsqu'un touriste prend un selfie là où des corps ont défilé quelques années plus tôt, ou que des tours commentés dans les bidonvilles sont organisés pour des clients fortunés.

Curiosité morbide ou légitime ? Un goût controversé

Tour mémorial du génocide au Rwanda - © Ambroise Tézenas

Qu'est-ce qui nous attire dans les lieux de désolation ? Cet intérêt pour les sites de ce genre n'est pas nécessairement à rattacher avec des penchants malsains. Il peut davantage se comprendre comme la volonté de toucher ce qui nous inquiète le plus et ce que nous connaissons le moins : la mort. Une notion abstraite et une expérience unique et irréversible à laquelle tout le monde songe occasionnellement. Cette manière détournée d'affronter la mort en confrontant celle des autres, bien souvent celle d'inconnus, se rapproche d'un exercice cathartique. Si l'on demande à quelqu'un pourquoi se rendre dans ce type d'endroit lui plait autant, il ne parviendra pas toujours à répondre : la pratique entretenant cet appétit funèbre correspond à une part inconsciente de notre cerveau...

La ville de Pripiat construite à 3 kilomètres de la centrale nucléaire de Tchernobyl fut évacuée au lendemain de la catastrophe de 1986. 50 000 habitants laissèrent ainsi les lieux à l'abandon, qui seront ensuite déclarés zone d'exclusion interdite. L'accès est cependant possible de nos jours grâce à des tours opérateurs qui payent une petite somme d'argent à l'Etat, avant d'emmener les touristes voir la ville fantôme d'un peu plus près. Visiter les lieux de catastrophes passées est une chose, faire face à la misère comme on regarderait un monument ou un spectacle en est une autre.

Le tourisme le plus noir

Il n'est en aucun cas question de cacher quoique ce soit. Se souvenir est important, être conscient de ce qui se passe actuellement à l'autre bout du monde l'est aussi. Mais monnayer la misère des autres devrait être exclu. Le "tourisme d'immersion", qui pourrait être qualifié de morbide lui aussi, fait fureur dans plusieurs pays : au Mexique par exemple, certains touristes sont prêts à payer une somme importante pour vivre l'expérience d'un clandestin. Ils sont ainsi pourchassés la nuit pendant quelques heures par de faux policiers. La différence avec la réalité : lorsque la lumière revient, tout le monde arrête de courir et se sert la main. Pas de trafiquants en chemin, et aucun cadavre découvert par le soleil levant. Moins brutales mais tout aussi choquantes, les visites guidées de bidonvilles ont autant de succès. Ses défenseurs diront qu'elles permettent de montrer la réalité sociale d'un pays, mais ne préciseront pas que l'argent qu'ils gagnent ne sert pas toujours à aider les habitants les plus pauvres.

Une nouvelle tendance, ou un intérêt plus ancien ?

Pripiat à trois kilomètres de Tchernobyl - © Ambroise Tézenas

Cet attrait qualifié par certains de sinistre n'est pas né avec les autres vices de notre siècle. L'offre et la demande ont peut-être augmenté ces dernières décennies, mais le tourisme noir est un phénomène qui existe depuis longtemps. La mort a toujours suscité une sorte d'excitation fébrile chez les humains, les combats de gladiateurs ne sont qu'un exemple parmi beaucoup d'autres. Il y a un siècle, les voyageurs visitaient les cimetières, les anciens champs de bataille, ou même les prisons abandonnées. Rapidement, les lieux liés à l'esclavage, les scènes de crimes et villes ayant souffert de catastrophes naturelles devinrent eux aussi des endroits à connaître. Les lieux de souffrance récente ou même actuelle ne sont pas exclus. Le camp Tuol Sleng et les Killing Fields de Phnom Penh au Cambodge sont ouverts au public afin de témoigner des massacres perpétués par les Khmers rouges il y a moins de 40 ans.

Le travail photographique d'Ambroise Tézenas

La croix indique l'impact des balles lors de l'attentat de John F. Kennedy - © Ambroise Tézenas

Le photographe Ambroise Tézenas s'est penché sur la question en visitant les lieux associés à la mort un peu partout dans le monde. Il passera notamment sur les traces de l'accident de Tchernobyl et du génocide au Rwanda. Il s'intéresse au sujet à partir de 2004, année à laquelle il sera témoin du tsunami qui ravage l'Asie du Sud-Est. En constatant que certains endroits étaient devenus touristiques par la suite, il a souhaité en faire l'objet de son travail photographique. Il souligne le fait que "la fascination pour la mort ne date pas d'hier", et qu'il est intéressant de s'interroger sur les raisons qui nous poussent à visiter ce type de lieux. Les informations sur place étant souvent limitées, il est important de se poser les bonnes questions afin de ne pas avoir ce qu'il qualifie de "portrait sélectif de l'Histoire", potentiellement dangereux.

Pour Ambroise Tézenas, il s'agit de "vérifier un cauchemar"

Il raconte que les gens viennent se placer sur la croix indiquant les impacts de balles lors de l'assassinat de John Kennedy, au milieu des voitures qui circulent toujours. Il explique que la Chine favorise le tourisme dans le Sichuan touché par de terribles tremblements de terre afin d'améliorer l'économie de la région. Il évoque ses sombres aventures à travers ses clichés exposés actuellement à Arles pour les Rencontres Photographiques, du 6 juillet au 20 septembre 2015.

Parmi les différents aspects du tourisme noir, certains sont plus obscures que d'autres. Affronter ses peurs les plus profondes et se rassurer en se disant que le malheur des autres n'est pas le sien ne convient pas à tout le monde. Un manque d'empathie parfois inquiétant fait place à une quête de sensations fortes réellement malsaine. La recherche constante de distractions peut cruellement mettre la morale de côté. Dans un autre secteur que le tourisme, le podcast Serial autour d'un récit de meurtre aux Etats-Unis a enthousiasmé les foules, qui semblaient oublier qu'il s'agissait d'une véritable histoire. Le crime qui a eu lieu il n'y a que 15 ans est encore un souvenir très frais pour la famille de la victime, qui doit subir depuis le succès de la série l'exhibition de l'affaire qu'ils préfèreraient oublier. Les principaux concernés, les proches ainsi que l'accusé ayant toujours clamé son innocence, n'ont pas participé au podcast et subissent aujourd'hui sa notoriété...

Vous l'aurez compris, l'expression « dark tourism » est à utiliser avec un certain recul. La notion encore un peu vague et peu définie prend de plus en plus d'ampleur, à tel point qu'un centre de recherche a été ouvert pour étudier la question.