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Voyageurisme

 
 

26 décembre 2011 - 12:47 Laurent Serfaty

On n'en a jamais assez, c'est bien connu. L'héritage de notre monde moderne nous pousse à en demander toujours plus, à en vouloir davantage, à ne jamais nous contenter de ce que l'on a déjà. Dans le voyage, c'est le même constat. Après le Front populaire, le salarié lambda s'enchantait de disposer de deux semaines de vacances. Aujourd'hui, nous en sommes à cinq. Et ça n'est toujours pas suffisant, nous y avons adjoint des RTT, barbarisme linguistique qui nous autorise des temps libres supplémentaires...
Entretemps, ont été inventées toutes les formules de voyage possibles : séjour balnéaire, circuit accompagné, court séjour, croisière, trek, combiné, locatif, voyage culturel, hôtel-club, raid en chiens de traineau, voyage en roulotte, formules all inclusive, demi-pension, etc.
Malgré les possibilités infinies à sa disposition aujourd'hui, cet éternel insatisfait que constitue le touriste occidental en veut encore plus. On pensait avoir tout inventé, proposé, tarifé. C'était sans compter sur l'imagination pernicieuse de certains opérateurs et sur la bêtise congénitale de certains clients en mal de sensations... de préférence fortes.
Car dans cette course en avant vers la nouveauté, ce qui anime désormais notre insatiable voyageur, c'est la misère, la guerre, la catastrophe naturelle, le danger... mais sans danger ! Le grand frisson, mais dans son fauteuil. Le risque, mais derrière la vitre du bus et encadré par deux musclés !
La demande pour ce tourisme de choc étant récurrente et parfaitement dans l'ère du temps, l'offre n'a pas tardé à suivre.
Exemple choisi sur un forum Internet : « Bonjour, je vais partir au Brésil en février pour deux semaines. Durant ces deux semaines, j'aimerais pouvoir visiter une favela sans pour autant me mettre en danger ». Et de fait, on découvre qu'il est désormais possible de visiter Rocinha, une des favelas de Rio, sans prendre aucun risque. En enquêtant plus profondément, on réalise qu'on a plus que l'embarras du choix pour satisfaire ce tourisme de choc singulièrement prisé...
A votre bon cœur pour visiter le ghetto de Soweto à Johannesburg en Afrique du Sud, le bidonville de Dharavi à Bombay, la ville de Tchernobyl en Ukraine, la frontière américano-mexicaine pour suivre les candidats à l'immigration clandestine, les ruines d'un tremblement de terre, un camp de réfugiés ou pour vous rendre sur des zones de guerre en Irak, au Pakistan, en Tchétchénie, en Afghanistan... La planète étant ce qu'elle est, tout devient possible ! Du moment que les euros suivent... Bien évidemment, ce n'est pas donné et s'offrir la grosse émotion s'accompagne invariablement de la grosse addition. Qu'à cela ne tienne, la formule marche bien, que ce soit pour se faire piquer son portefeuille dans un bouge de Caracas ou se voir pousser la fourrure sur le dos à Tchernobyl (on peut y aller, mais rien ne garantit à ce jour l'absence de contamination) !

Après les lapins crétins de l'été, voici venir les moutons couillons de l'aventure sans risque, du péril assuré, de la menace pacifique, de l'audace de salon.
On se doute que la source de cette nouvelle tendance ne repose pas sur la solidarité des peuples ou sur l'élan humanitaire. Comme certains exhiberont les dernières chaussures Louboutin, le dernier smartphone à la mode ou le coupé sport obtenu avant son lancement, il s'agit ici de pouvoir briller en société, de valoriser ses 15 minutes de gloire en contant devant une assistance saisie nos incroyables aventures face au danger et la manière infiniment glorieuse dont on y a survécu ! Sous l'émotion de votre récit, vos auditeurs en ouvriront grand une bouche à s'en ventiler le dentier. Le malheur des uns faisant bien le bonheur des autres, on en sortira grandi, tel le Tartarin de banlieue sorti indemne d'un RER à minuit...
De façon collégiale, les consommateurs objectent pourtant qu'ils privilégient avant tout le caractère engagé et la rencontre des populations locales. A les écouter, ils joueraient les bons samaritains pour les habitants de ces lieux de misère, revendiquant avant tout un tourisme éthique...
Comme on peut en juger, le touriste de l'extrême n'est pas infirme pour se trouver des justifications de mauvaise foi. L'anecdote nous enseigne qu'il ne s'agit pas d'un comportement personnel, mais qu'un nombre - certes limité - de nos contemporains en voyage s'assure la paix de l'esprit en se donnant l'absolution plénière pour des actes, des projets, des pensées, les plus contestables, quelque dommage qu'ils aient pu causer à autrui. Au train où vont les choses, il est peut-être temps de préconiser à ces cascadeurs de l'impossible de s'orienter vers des dépenses médicales, plutôt que touristiques.

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En bref